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Livre sur Yvan Theimer, sculpteur et peintre. "Yvan Theimer, le pays des deux lumières"

Mis à jour : mai 9

Jean Clair de l’Académie Française écrit en introduction de ce livre:

« Les noms de Dieulefit et de Poët-Laval m’étaient familiers bien longtemps

avant qu’Ivan Theimer ne me montrât le chemin et ne me fît découvrir leur

réalité.

C’était en 1953, j’avais treize ans.

Mon professeur de lettres au Lycée Jacques Decour, en quatrième, nous parla un jour d’un village nommé Dieulefit. Il s’appelait Samuel Abramovitsch.

Il s’était réfugié là, au début de la guerre et, pour vivre, avait donné des cours de littérature aux résidents.

Il y avait rencontré des poètes, des écrivains, des peintres.

C’est pour cela sans doute, qu’il nous en parlait, à nous jeunes Parisiens des années d’après-guerre, qui savions si peu de l’Occupation, des déportations, des victimes.

Il nous parla de Pierre Jean Jouve, de Pierre Emmanuel, des poètes chrétiens dont, lui, Juif exilé, partageait la spiritualité. Abramovitsch, à la fin de sa vie, à quatre-vingt-dix ans, donnait encore, sur France Culture, des causeries vespérales sur Rachi et les Foires de Champagne. Il était par ailleurs le grand-père du cinéaste Cedric Klapisch.


Dix ans plus tard, étudiant à Bruxelles, je rencontrai un autre homme qui se mit inopinément à me parler de Dieulefit. C’était René Micha, critique et historiographe de Jouve. Connaissant mon amour pour l’auteur de Paulina 1880, il se mit à me parler de son séjour là-haut, en 1942, où il l’accompagnait dans ses promenades.

C’est aussi chez René Micha, à Bruxelles, que je rencontrais Pierre Emmanuel, le disciple de Jouve et son voisin à Dieulefit.


Dieulefit ne devait pas me quitter : dix ans encore, puis occupé à préparer l’exposition inaugurale du centre Pompidou, consacrée à l’œuvre de Marcel Duchamp, je tombai sur un homme étrange et fascinant, le romancier de Jules et Jim mais aussi le confident et l’intime de Marcel Duchamp, Henri-Pierre Roché.

Dans les papiers de Roché qui venait de mourir, je trouvais un manuscrit qui était l’ébauche d’un roman qu’il avait entrepris d’écrire sur le personnage de Marcel Duchamp, Victor, que je devais éditer dans le catalogue qui accompagna l’exposition, en 1977.

Henri-Pierre Roché, HPR, avait été aussi un habitant de Dieulefit.


Plus tard encore, devenu conservateur des Musées de France, je fis la connaissance de François Lachenal, mon confrère, un discret et merveilleux poète aussi, qui me parla de Dieulefit et de la résistance du Vercors. Enfin, dernière apparition dans cette étrange nomenklature d’un village perdu de la Drôme, alors que je travaillais sur une exposition de l’œuvre de Balthus, celle de Pierre Leyris, son ami, le meilleur traducteur de l’anglais. Entretemps, j’avais, à Paris fait la connaissance de Robert Poujade et d’Etienne-Martin, à qui je devais consacrer des essais.


Ainsi, tout au long de ma vie, quelques-unes de mes amitiés les plus fortes et les plus décisives, furent celles de personnes et de personnalités qui s’étaient toutes trouvées et croisées, et, au même moment, avaient habité dans un lieu inconnu du monde, étrange et distant, dont j’ignorais tout.


Dieulefit était devenu pour moi une sorte de nom mythique, un haut lieu de la pensée, caché et perché comme il se doit, et comme il se doit à cheval entre deux pays, deux cultures, deux langues, deux ciels pour qu’on pût aisément, si le danger venait, franchir la frontière…. J’ai toujours aimé ce pays aux deux visages, en équilibre délicat entre deux saisons de l’esprit, l’un tourné vers le nord et l’autre vers le sud, à la frontière entre deux terres, deux végétations et deux lumières, comme une parenthèse de tranquillité et de réflexion avant le

tumulte et la violence du choix, toujours injuste, quand il n’est plus possible de balancer.


Dieulefit, c’était dans mon esprit, en petit, et en temps de guerre, ce qu’avaient été, à la fin de l’autre siècle, mais dans leur opulence et leur tranquillité, ces lieux de création intellectuelle et cosmopolite qu’avaient été le Monte Verità à Ascona ou Sils Maria en Engadine…


Comment ne pas comprendre mon impatience et ma fébrilité lorsque Ivan Theimer me proposa, l’été 1995, de m’emmener à Dieulefit et à Poët-Laval, pour l’occasion d’une exposition dont je devais écrire la préface ?


Après tous ces noms de poètes, d’écrivains, de peintres, celui d’Ivan Theimer me paraissait l’un de ceux qui méritaient de continuer la marche, lui aussi émigrant, émigré, de passage entre deux frontières, entre la Bohème et un Midi qui hésite entre France et Italie, le créateur solitaire d’un art qui ne ressemblait à rien de l’art d’une avant-garde de bon ton. Quel meilleur messager et gardien, dans ce retour en arrière, plus d’un demi-siècle après la fin de la guerre, vers ce royaume de l’esprit que j’avais tant imaginé, que ce sculpteur de la Mitteleuropa, habile à parler les langues et à saisir les nuances des culture de l’Europe, armé pour cette initiation d’un obélisque pour donner l’heure du jour et d’un bouclier

gorgonéen pour nous protéger des périls ?

Comment ne pas comprendre aussi la joie que j’ai, à revenir avec lui en ce lieu, plus de quinze ans plus tard, comme l’accomplissement d’une promesse qui n’a pas été trahie ? » Le pays des deux lumières de Jean Clair de l’Académie Française, 2011.


  • Le livre illustré "Ivan Theimer, le pays des deux lumières", format 21x15 cm, 47p, impression couleurs, couverture broché avec rabat laminée mat, édité par le centre d'art avec le partenariat de la galerie Artenostrum en 2011, prix: 20 €



*Jean Clair, pseudonyme de Gérard Régnier, né le 20 octobre 1940 à Paris, est un conservateur général du patrimoine, écrivain, essayiste volontiers polémiste et historien de l'art français. Ancien directeur du musée Picasso, il est membre de l'Académie française depuis mai 2008.

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